Les archives sonores du CIPM (centre international de poésie) de Marseille

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Heureux du succès rencontré durant ces dernières semaines par les deux premières séries, nous avons le plaisir de vous informer du transfert vers la plateforme Soundcloud d’un troisième ensemble d’archives. Cette nouvelle livraison présente 138 enregistrements, facilement consultables extraits des rencontres organisées par le Cipm entre les années 2002 et 2005. Cette démarche s’inscrit dans un projet de numérisation et de mise à disposition progressive de la totalité de nos archives audiovisuelles. À suivre...

https://soundcloud.com/cipmarseille/sets/archives-sonores-2002-2005

ce 15 avril 2020 (s'il existe) - Hélène Sanguinetti

Pour Anne,

 

–– aujourd’hui suis en chemin dans ma pensée,   

        .

.

pleine de trous tant pluie d’hiver

poules, corneilles, aussi habitent,

et tous les nids

                          ,

 Aubépines en fleurs il disait, son premier

alphabet ! et enfant se soulève sur la pointe

            pour voir ces lettres invisibles,

Oublier les piquants-ne pas oublier est affaire d’aujourd’hui,

grand Saut dans le soleil vite ou meurs ! .....

...........lune femelle

joue tout à l’heure

tarif identique pour tous

Avant,

mettre des gants - son masque - pour cueillir fleur de ce

jour malgré

piquants

 

 hélène sanguinetti

ce 15 avril 2020 (s’il existe)

Hélène Sanguinetti, poète, née à Marseille, passe sa jeunesse dans la fréquentation continue de la mer, de la poésie et de la peinture. Professeur de Lettres Modernes, Chargée de mission pour la poésie au rectorat de Nancy-Metz, elle revient en 1990 en Provence où des liens déterminants (René Char, Salah Stétié) la confortent définitivement dans une écriture restée jusque-là confidentielle. En 1999, Yves di Manno publie dans sa collection Poésie/Flammarion son premier livre, De la main gauche, exploratrice (épuisé). Son œuvre est traduite et publiée, notamment aux États-Unis : Hence this cradle, trad. Ann Cefola, Otis Books/Seismicity, 2007, The Hero, trad. A. Cefola, Chax Press, 2019. Très attirée par toutes les recherches visuelles et sonores, par le chant, les rythmes, elle aime risquer le poème avec d’autres expressions artistiques et l’incarner en direct en public par la voix et le corps. Elle maintient aussi, entre son travail de la terre, fascination ancienne, et celui de son écriture, un dialogue primordial à l’origine sans doute du peuple dont ses livres sont parcourus.

 

 

Bibliographie sélective :

• D’ici, de ce berceau, Poésie/Flammarion, 2003.

• Alparegho, Pareil-à-rien, L’Act Mem, 2005, rééd. L’Amandier, « Accents graves/Accents aigus 2015.

• Le Héros, Poésie/Flammarion, 2008.

• Et voici la chanson, L’Amandier, « Accents graves/Accents aigus », 2012.

Domaine des englués, suivi de six réponses à Jean-Baptiste Para, La Lettre volée, 2017

 

 

Un poème d'Alain Bosquet et une promenade chez Colette Daviles-Estinès, poète

La ville traîne 
ses habitants
comme des ananas décapités.
Depuis hier soir la capitale
se cache sous la capitale.
Le soleil paresseux ne se lèvera plus.
Le royaume un à un perd tous ses océans.
Défigurés, les dieux vont vivre
sur un navire en quarantaine.
Un ordre est né,
qui serait contre nous.

Alain Bosquet, Extrait de "Notes pour un pluriel" Gallimard


Promenade chez Colette Daviles-Estinès




Une pirouette mentale, ma contribution pour la librairie Le Bleuet

Une pirouette mentale

 Au cours de la nuit pascale, je rêve que Samson est une femme. On verra plus tard qui lui coupe ses longues tresses, chevelure croissant lentement de la terre vers le ciel. Mais disons qu’à mon réveil c’est décidé : ce sera désormais Samsonne qui terrasse le lion, qui découvre l’essaim d’abeilles et le miel tapissant le ventre de la bête. La ruche dans le corps du lion. Du fort est issu le doux. La mort sculpte le vivant écrit Jean-Claude Ameisen. Masculin et féminin mêlés. Et tout cela à notre insu.

Prolongeant le délice du lit, je goûte le miel et le silence. Soleil dru monte derrière les volets clos. Effluves d’un agneau de sept heures qui mijote déjà dans le four. Les enfants jouent au très loin. Avec les oiseaux. Au-delà des montagnes, des routes, des océans. Ils me manquent. Leurs chambres là-bas sont devenues jardins. Leurs corridors. Leurs cuisines. Salons. Balcons. Les cloches ont oublié les papiers dans la corbeille—dit l’enfant à sa mère.

Dimanche de Pâques, donc. Résurrection nous dit-on ? Quelle sera la nôtre ? Quelle sera la mienne ? Quelle espérance? Quelle expérience? Quelle sortie d’Egypte? Quelle pirouette mentale sur le talon —selon la belle formule d’Edgar Poe—faudra-t-il exécuter ? Une pirouette qui permettrait d’embrasser l’univers. De changer de cap, mon capitaine. Nous sommes les capitaines de notre grand vaisseau. Je me dis ça. Je me lève et descends au jardin.

 

           Plus tard, j’écris ces lignes encore :                                                           

 

Voilà notre secret face

à l’immensité. Face

à l’ordre intimé — Tout cesser

sous peine de mort

alors =

 

Presque depuis toujours quand le gris enveloppe

mes pieds au carreau

mes rêves de santé

quand la colline se rapproche

si je ne sais comment existent les saisons —

et l’été de la Saint Martin

 

comment se conjuguent les feux

au bord des plaines de l’enfance

les traces de pas sur un ciment frais

la faveur de la nuit.

les lucioles. Encore

 

                         je connais le parfum des doublures

                         à l’intérieur des vieux manteaux

                         les granges où l’on entrait à pas de loups

                         le crépitement des orages d’été

                         où les saisons dormaient d’un sommeil de plomb. Au

                         beau milieu du temps.

 

                         Un papier dégrafé envolé dans l’azur d’un après-midi

                         d’accalmie  

                       

                         Rien n’est bien épais qui ne subsiste

 

                                  (Sapiens, fragment d’un livre en cours)

 

                                                              Sault, Pâques 2020, pour le Bleuet

La séparation qui n'existe pas

Le Grand Sault a reçu ce matin la newsletter de la Non Maison, centre d’Art situé à Aix en Provence. Je la partage avec vous:

Depuis la création de La Non-Maison je me nourris des textes et poèmes de Renaud Ego. Ils m’aident à voir. Il a été à l’origine de la création de l’Ecole du regard que j’ai créée en m’inspirant de son livre

« Une légende des yeux ».

J’ai décidé de publier cette lettre reçue la semaine dernière qui parle de la séparation qui n’existe pas.

Michèle Cohen



Chère Michèle,

Depuis une heure je regarde le pré. Il y a des bouleaux, des hêtres, des peupliers, des érables, et plus loin, des arbres fruitiers, un frêne majestueux, la netteté de son grand être vascularisé à peine effacée par le début de sa feuillaison. Tout est presque immobile, pas un souffle de vent ou à peine, juste de quoi animer les plans successifs des feuillages où perce, derrière, la tache jaune d’un champs de colza, d’un tremblement imperceptible. J’écoute les oiseaux sans les voir, ce sont des trous dans le volume de l'air grâce auxquels le volume est comme bordé de points mobiles qui suffisent à lui rendre sa courbure ; le son des insectes dessine d’invisibles lignes fugitives, un merle sautille dans l’herbe, non loin de moi, il est, chaque jour, moins farouche; il me fixe de son œil noir cerclé de jaune quand il s’arrête puis plus loin repart, picore la terre à la recherche d’un vers. Deux geais viennent à l’instant de se poser. Je m’arrête d’écrire et me tiens immobile pour ne pas les effrayer, je sais, sans bien les voir le rose nacré de leur plumage, l’éclat bleu extraordinairement lumineux de quelques unes de leurs plumes. Rien ne se passe qu’un infini passage, au fond duquel il y a une passe qui donne sur l'absence de présence d’esprit. Éteindre la rumeur de soi est difficile. Mais j’aime cet état que je crois atteindre parfois, quand m’étant laissé emplir par la sensation du dehors, ma frontière s’efface. Alors il n’y a plus de séparation, dilué, ma vue devenue elle-même le vague des plans de la lumière rapportés à une pure étendue de surface, je suis la substance issue de la fusion de toutes les choses.

Voilà, c’était une façon de parler de la séparation qui n’existe pas, pour peu qu’on le veuille.

Je t’embrasse
Renaud

 

 

 

Biographie : Renaud Ego est l’auteur d’une œuvre ouverte au jeu des genres qui composent la littérature.
Parmi la douzaine de livres qu’il a écrits, figurent des récits comme Une légende des yeux (Actes sud, 2010), des poèmes, Le Désastre d’éden (Paroles d’Aube, 1995), La réalité n’a rien à voir (Le Castor Austral, 2006) et des essais sur la littérature comme L’Arpent du poème (Jean-Michel Place, 2002), l’architecture, S’il y a lieu (CRLFC, 2002) ou l’art comme San, art rupestre d’Afrique australe (Adam Biro, 2000), L’atelier de Jean Arp et Sophie Taeuber (Édition des Cendres, 2012), L’Animal voyant (Errance, 2015), Le geste du regard (L’Atelier contemporain, 2017). Il est aussi l’introducteur en France du poète suédois Tomas Tranströmer, lauréat du prix Nobel, dont il a préfacé les œuvres complètes (Gallimard, 2004).

 

 

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Valentine et les chaises vides

‌ St Michel-en-grève, 10 avril 2020

Depuis deux mois je répète un spectacle Karl Valentin dont la représentation était prévue pour le 9 avril. Une reprise. Je n'avais pas joué VALENTINE depuis deux ans. Repêcher la mémoire sous les strates des autres spectacles. Rassembler les costumes, les accessoires, en inventer de nouveaux. Reprendre les chansons du spectacle, en écarter une et la remplacer. Se dire que non ce n'est pas possible qu'il ne sert à rien de reprendre et puis y reprendre goût retrouver de la fantaisie de la joie. Jouer travailler se préparer.
Patatras: annulation coronavinée. Date reportée à la saint Glinglin. Colère. Réaction:
Puisque je répète chaque jour dans la bibliothèque devant deux chaises et des rangs de livres - des livres indifférents à ma présence, chacun étant persuadé de représenter la Littérature, le Théâtre - alors tant pis pour les bouquins! Les deux humbles chaises de bistro s'amusent de mes exercices. Je vais jouer pour elles.
Ce que je fis, hier 9 avril, à l'heure prévue. Cabinet de toilette devient loge, bibliothèque devient salle de spectacle, chaises deviennent fauteuils en velours rouge, plafonnier devient projecteur, lampe de lecture devient poursuite. Tout est en place.
J'enfile les Costumes les uns sur les autres, un grand verre d'eau et toï toï toï j'y vais!
Rythme, textes, voix, mobilité, précision, invention même, tout est là et pourtant le partage, l'échange, l'énergie qui va et revient, la joie, la fervente présence des spectateurs-acteurs manquent.
Le Théâtre est vide comme les deux chaises. 

J'étais seul avec Karl Valentin dans une bibliothèque avec des rangs de livres et deux chaises vides.


Ce fut tout de même une bonne répétition.

Denis Bernet-Rollande