En ces temps d'inquiétude, par André Markowicz

Chronique Facebook du 7 avril 2020

En ces temps d’inquiétude extrême, il y a une autre pandémie sur FB, pour répondre, instinctivement, à celle qui nous ravage, ce sont des photos d’enfance ou de la prime jeunesse. D’un coup, tout le monde se publie tout petit, comme si l’état d’enfance pouvait nous protéger. Vous savez quoi ? il peut.

Depuis que j’ai vendu l’appartement que j’avais à Péterbourg (j’en ai parlé ici souvent, — et dans un livre qui s’appelle « L’appartement », et pour la création de notre maison d’édition, « Mesures » (qui a été possible grâce à cette vente) — je me suis arrangé une Russie à moi. J’allais dire, portative. Justement, non. Une Russie dans un lieu, dans une petite pièce. Des livres, bon, il y en a partout, vous pensez bien. Mais, dans cette petite pièce, à quelques exceptions près, il n’y a que des livres russes. Il y a un fauteuil, au fond, ce qui fait à la fenêtre. Et puis, devant la fenêtre, il y a un petit meuble, une petite table. Hier soir, j’ai mis dessus ce que j’ai de plus précieux de Léningrad-Pétersbourg (à part les quelques livres que nous avons pu ramener), avec une chose en plus.

Sur le petit sachet, ce sont des boutons de cornaline, de ma grand-mère. Enfant, j’étais totalement fasciné par ces boutons, par leur couleur, par les reflets que ça faisait, la cornaline (une pierre, on aurait cru, opaque) à la lumière, et je n’arrêtais pas de les tenir dans la main, et ça faisait un bruit terrible, comme d’un chapelet chez les vieux Grecs, si vous voyez ce que je veux dire. Là, donc, ceux qui restent (parce que, honte à moi, j’en ai perdu, je les ai ressortis. Je les garde, en fait, dans le petit sac tricoté vert et gris (blanc, je crois, à l’origine) au crochet qui est suspendu au bout d’une bibliothèque. Oui, c’est un petit sac. Ça s’appelle une « avoska » (авоська). En Russie, vous savez, tout tient sur le « avos’» — sur inch Allah. Si ça se trouve, ça va encore aller. Et donc, ma grand-mère, au crochet, faisait des petits sacs escamotables, des petits sacs à provisions, pour « on ne sait jamais », pour... au cas où — des « avoski ». Celui-là, donc, elle me l’avait donné (ça remonte, donc, à 1972-73). Je le garde. Ensuite, il y a une tête de Napoléon en cristal massif (mais elle est toute petite), et c’est tout ce qui reste d’un ancien presse-papier. Moi, cette tête de Napoléon, là encore, je l’avais toujours entre les doigts. — Ceux qui me connaissent savent que j’ai la manie d’avoir toujours des marrons dans la main — les marrons, ça fait moins de bruit que la cornaline, et c’est moins précieux que ce Napoléon... — Et puis, un porte-monnaie que m’a confié ma grand-tante. Oui, ce truc aux mottifs d’arabesques, c’est un porte-monnaie — pour la petite monnaie, dont elle se servait, avant, sans doute, la révolution. Et même si moi, évidemment, je ne m’en sers pas, — c’est là. Et puis, il y a trois stéthoscopes. Deux, ceux en bois sombre, ont appartenu à ma mère. C’étaient les siens. Parce que ma mère n’avait pas pu faire d’études de lettres, étant juive en URSS dans les années 50, et elle avait fait médecine, comme sa mère, pour qui c’était une vocation — une vocation qu’elle avait pu réaliser, elle, grâce à la révolution, parce que les numérus clausus de la Russie tsariste avaient été abolis. Et donc, ces deux stéthoscopes sombres, ce sont les siens. Le plus gros, me dit-elle, avait un usage spécial — pour écouter le ventre des femmes enceintes. Et puis, il y a l'autre, en bois rouge, tout fin. Lui, il ne me vient pas de Pétersbourg.

C’est le seul objet qui me reste de mon grand-père, Diomid Loukitch Mourvanidzé (oui, il était Géorgien) que, non seulement je n’ai pas connu, mais que ma mère non plus n’a jamais connu, parce que, je peux le dire, maman est une enfant de l’amour. Elle est née, en 1933, de la rencontre de deux médecins, en Sibérie, alors qu’ils étaient déportés. Ils se sont aimés, et puis, à la fin de leur terme, ils sont rentrés — elle, avec sa sœur et ma mère (bébé), à Léningrad. Lui, à Tbilissi, dans sa famille. Ma mère ne souvient pas de lui, bien sûr. Et puis, en 1937, Diomid Loukitch a été arrêté une deuxième fois, et, là, il a été assassiné. Ce stéthoscope, c’est Natacha, l’épouse de son fils Dmitri — Mito — qui l’a confié à maman. Et elle me l’a donné. Il m’accompagne.

André Markowicz

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Max

‌‌Max a 84 ans et il souffre de la maladie de Parkinson, comme il tombe souvent et que ma sœur sa femme ne peut pas le relever, elle fait appel aux voisins ou au gardien de son immeuble. En tombant il se casse une vertèbre, il faut l'hospitaliser. Il est bien soigné mais l'hôpital ne peut pas le garder faute de lit. La consigne gouvernementale demande des économies. Il ne peut aller chez lui à cause de ses chutes et il rentre dans une ehpad moderne et sans âme, il y est malheureux rouspète et tombe plusieurs fois, il se retrouve à l'hôpital gériatrique Broca, juste à côté de chez lui. Il est bien soigné ne tremble pas. A l'étage au dessus il y a l'ehpad dépendant de Broca où il pourrait être admis car il se rétablit. Son santé est meilleure mais il est attaché à son fauteuil pour ne pas tomber et il rouspète "Je suis comme un chien". Chaque jour il reçoit une visite d'un parent d'un ami ou d'un voisin et chaque jour une visite de sa femme ma sœur. L'ehpad de l'étage au dessus ferme ses lits, la consigne gouvernementale demande des économies. Il ne pourra pas y être admis. Il est mis à la porte. Ma sœur trouve une nouvelle ehpad plus éloignée, moins moderne, mais plus chaleureuse qui peut le recevoir, la maison sainte Marguerite. Il ne rouspète plus, reçoit des visiteurs chaque jour. Le dimanche il va chez lui, ses enfants l'entourent sa femme ma sœur est soulagée. Max va aussi bien que possible.
Le Coronavirus survient les visites sont supprimées il est tenu dans sa chambre, content après tout de ne plus avoir à descendre dans la salle à manger. Et puisque le voici seul il ne veut plus qu'on l'importune, quand il répond au téléphone c'est pour indiquer qu'il faut l'appeler demain car il est à table et qu'on le dérange. Un résident de l'étage au dessous a le covid 19. A suivre.

Denis Bernet-Rollande, metteur en scène et comédien


le 7 avril 2020

Une anthologie du confinement proposée par le poète Jean-Paul Auxeméry

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Né en 1947, Auxeméry a quitté la France au début des années 1970 et vécu dix ans en Afrique. Depuis son retour en Europe, il vit au bord de l'Atlantique. Il a traduit de très nombreux poètes américains : W. C. Williams, Charles Reznikoff, H. D., Ezra Pound, Nathaniel Tarn et surtout Charles Olson, auquel il a dédié une partie de sa vie. Son œuvre personnelle témoigne de ses périples à travers le monde et dans les lointains méandres de sa bibliothèque. L'essentiel en a été regroupé dans Parafe (1994) et Codex (2001), parus l'un et l'autre dans la collection Poésie/Flammarion.

Il propose chaque jour sur le site de Poezibao, un texte qu’il choisit dans l’immense bibliothèque qu’est sa mémoire de poète. Il choisit aussi un morceau de jazz.


anthologie du confinement ici

Visiter l'atelier de Bernard Noël, écrivain contemporain majeur

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Bernard Noël est l’un des écrivains majeurs de notre temps. Son œuvre, très abondante, s’étend des années 50 à nos jours. Bien qu’elle soit peu mise en avant par les médias, son lectorat est fervent et elle fait l’objet de multiples recherches universitaires dans le monde entier.

Cet Atelier Bernard Noël se propose d’être un lieu de partage regroupant des données sur l’œuvre noëlienne. Un soin tout particulier a été apporté à l’établissement de la bibliographie afin qu’elle puisse être une référence pour les lecteurs, chercheurs et collectionneurs. Pour la première fois y ont été recensés les nombreux ouvrages de Bernard Noël traduits à l’étranger.

http://atelier-bernardnoel.com/

Quelques dessins de Martine Cazin

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Martine Cazin est née à Paris en 1942.

Un long chemin depuis le professorat d’arts plastiques, abandonné en 1970…Quitter la ville pour un village perché en Haute-Provence, installer un atelier où tourner les pots qui me faisaient vivre, créer une ligne alliant tradition et modernité, accordée au pays. Et en parallèle, la peinture toujours : tenter de saisir sur le papier le mouvement des collines, la lumière des saisons, l’instant fugitif qu’on ne veut pas oublier.

Et en 2005, à la fin de ma vie de céramiste, j’ai pu me consacrer avec une joie extrême au dessin et à la peinture. Les paysages de mes débuts ont laissé place à une méditation sur l’espace et le temps, la couleur a disparu au profit du crayon, l’éloge de la lenteur a remplacé la vitesse des pochades.

Ce sont donc des traits, de simples traits, pour dire le temps, pour dire l’unique et la multitude, pour accepter de se perdre dans un silence et s’en aller vers l’absence .La mémoire s’efface, les jours s’échappent…Et le dessin devient acte de résistance. Parfois, mon écriture, au service d’un grand texte classique (Proust bien sûr !) ou de mes propres textes, remplace le trait. Et un jeu se crée entre l’appréhension d’un texte et sa traduction plastique : une autre façon de lire, un autre appel à notre mémoire.

Et il y a aussi, la Maison de Brian. Depuis 2005 les murs anciens de cette maison du village se sont ouverts à l’art contemporain : j’y organise trois expositions chaque été, réunissant chaque fois trois peintres et sculpteurs (souvent des céramistes) dont l’œuvre me touche.

Je ne prétends pas être une galeriste, j’essaie de faire de mon mieux un travail de passeur. Et je suis heureuse de faire aimer ce que j’aime (www.lamaisondebrian.fr)

Pour mieux le dire, ces vers de Jacques Ancet (« un morceau de lumière » voix d’encre 2005)

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